Quand j’étais rentré à la Santé, je ne me faisais pas trop de soucis… Je pensais y être pour quatre mois maximum (durée de la préventive prévue en correctionnelle) et je m’en foutais. Seulement quand j’ai compris que sur mes sept ou huit chefs d’inculpation j’en avais trois ou quatre qui n’étaient pas cumulables et que donc la juge pouvait me garder pendant trois ou quatre fois quatre mois j’ai trouvé ça moins marrant ! En plus faut savoir un truc, c’est que moins tu t’es cloqué de préventive, moins tu risques une condamnation ferme élevée… En effet au moment du verdict les magistrats ont toujours le réflexe de te filer en ferme un temps qui couvre au moins ta préventive. C’est un peu logique, imagine un mec qui se cogne disons un an de trou en attendant son procès, si les juges lui filent que 8 mois de ferme et six de sursis par exemple, ben dans l’histoire il a fait quatre mois pour rien et donc il peut demander des dommages et intérêts ! Conclusion facile, t’es quasiment assuré de te prendre toujours au minimum ce que t’as fait et plus tu sors vite, moins t’as de chances de te faire charger la mule au procès.
Donc, conscient de tout ça, j’ai fini par accepter ce que j’avais refusé au début, à savoir d’essayer d’obtenir une sortie sous caution. Mon bavard a fait les démarches auprès de la juge et c’est passé comme une lettre à la poste. On m’a demandé dix bâtons pour aller prendre l’air ailleurs. A priori c’était de l’argent perdu parce qu’il était évident qu’on ne me le rendrait pas vu qu’il allait falloir indemniser la banque victime de notre arnaque. Ca me faisait chier de m’asseoir sur ce pognon mais ça s’est bien goupillé puisque le « cerveau » de notre affaire a fait passer le mot à mon avocat qu’il payait la caution.
En fait ça ne m’a pas tellement étonné parce que c’était à la fois un ami et un mec intelligent. Faut pas oublier que j’étais le dernier fusible avant lui et il savait très bien que beaucoup de mecs craquent au trou. Au bout d’un certain temps enfermé, loin de leur nana, beaucoup finissent par se dire « putain moi, je suis enfermé et je vais porter le chapeau pour ce mec qu’est dehors »… C’est un raisonnement imbécile parce qu’en général quand tu y’es c’est pas sans raisons et qu’il ne faut jamais en vouloir à ceux qui ont été plus malins que toi, sauf bien sûr s’ils t’ont niqué… Mais même dans ce cas là, c’est pas en balançant qu’on règle ses affaires. Du moins depuis qu’on a inventé la poudre !
Son intérêt, même s’il me connaissait bien et me faisait confiance, c’était que je croupisse pas trop à la 4D. C’est infiniment plus facile de « tenir » un lascar dehors que quand il est enfermé. Disons que son beau geste était motivé à 50% par notre amitié, et à 50% par le souci bien légitime de son intérêt personnel.
Donc je suis sorti sous caution au bout de quatre mois. La sortie tu n’apprends en général que le jour même qu’elle va se faire. Moi je l’attendais mais je ne savais pas pour quel jour ce serait. Un soir vers 18h00 y’a un maton qu’est rentré dans ma cellule et qui m’a dit « G fait ton sac, tu sors »… Tu sens quand même un drôle de truc dans la poitrine quand t’apprends que dans quelques heures, tu vas retrouver ta liberté, ta gonzesse, ta famille, ta ville… C’est un moment fort. D’autant plus que même si t’es pas resté longtemps, et a fortiori quand t’as fait plusieurs années, y’a toujours une espèce d’angoisse à sortir. Est-ce que tu vas retrouver le monde comme tu l’avais laissé ? Est-ce qu’en arrivant chez toi y’aura pas un poilu dans ton lit avec ta gonzesse ? Est-ce que tu vas bander ? Est-ce que tu vas pas jouir comme un lapin ? Est-ce que tu commences par aller voir ta nana, ta mère ou tes potes ? Est-ce que tu préfères pas juste retrouver ton Paname et traîner dans les troquets ? De quoi t’as envie en premier en fait ? Parce qu’en zonzon tu te rends compte qu’y a un paquet de trucs qui te manquent, dont t’as envie mais que tu ne fais jamais. Ce qui te fait souffrir en fait, ce n’est pas tant de ne pas faire les choses que de ne pas avoir la possibilité de les faire. Et là dans quelques heures tu sais que tu vas à nouveau avoir toutes les possibilités… alors de quoi t’as envie vraiment ?
Après être sorti de ma cellule avec toutes mes affaires nouées dans une couverture, j’ai fait le circuit habituel des « sortants »… Tu passes d’un service à l’autre, tu signes des paperasses, l’administration en profite pour te faire attendre encore des heures dans des cellules de transit, mais tu t’en branles, puisque tu sais que tu sors. Les rapports se sont subitement inversés avec les matons, toi t’es en train de redevenir un homme libre alors qu’eux ont encore vingt ou trente ans à tirer dans leur putain de taule, et ils n’ont quasiment plus d’autorité sur toi. Tu peux en profiter pour sortir quelques vérités à ceux qui se sont conduits comme des enculés, mais aussi quelques mots gentils à ceux qui ont été corrects. Et puis enfin, une fois que t’as récupéré tes affaires, tes papiers, ton pognon, un maton t’accompagne devant la grande porte et te l’ouvre… S’il veut faire le malin il te dit « à bientôt », s’il est malin il te dit « fais pas le con que je ne te revoie plus », et puis tu gonfles tes poumons de l’air du dehors et tu fais LE pas qui te rend libre.
Il était dix heures du soir, c’était l’été et la fliquette en faction devant la tôle était ravissante… et souriante de voir des mecs sortir ! J’ai échangé que trois mots avec elle sur le ton de la plaisanterie mais je me souviens encore un peu de son visage… Ma première femme en retrouvant la liberté, ça compte putain !
Et puis je suis parti à grandes enjambées mon sac au bout du bras humer ma ville…
Elle est pas belle la vie ?





Un vrai beau moment, bien écrit, émouvant.
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