Je suis venu vous voir avant de partir
Y’avait personne ça vaut mieux comme ça
Je savais pas trop quoi vous dire
Croyez pas que je vous abandonne
Même si encore une fois
Je vous laisse le pire
Les larmes qu’on verse sur la mort d’un homme
Adieu mes amis
Je me serais bien battu encore

Avant, loin, là, autrefois, il y a bien longtemps, jadis, quoi, je ne connaissais pas Mano Solo. Je me disais que c’était peut-être le chanteur de la Mano Negra qui faisait une carrière en solo. Et qu’il avait du bol, parce que s’ils avaient été deux, ça aurait donné Mano Duo, ce qui sonne nettement moins bien.

A l’époque, je pratiquais beaucoup le prosélytisme musical. J’étais convaincu que les artistes que j’écoutais gagnaient à être connus, et que si leur audience était si faible, c’était parce qu’on n’en parlait jamais dans les médias dominants, alors je faisais tout pour que ça cesse. On est comme ça, quand on est jeune. Et puis, j’ai commencé à me rendre compte que ça ne marchait pas comme je voulais, que ce n’est pas en imposant ses goûts qu’on les partage. Alors j’avais essayé d’introduire artificiellement le hasard dans la marmite. Ca n’était pas forcément beaucoup plus convaincant, mais c’était plus neutre, moins agressif, plus ludique, et donc un peu plus séduisant. Mais ça irritait quand même un certain nombre de gens.

Les plus actifs de mes opposants formaient un petit groupe soudé, et tous semblaient d’accord sur leurs goûts musicaux, ce qui me fascinait. Mais ces goûts n’étaient pas les miens, ça ressemblait plus à une playlist des Inrockuptibles qu’autre chose, et moi ce n’était pas mon truc. Moi, je vibrais surtout pour la chanson française. Enfin, une certaine forme de chanson française. Eux, il n’y avait qu’un seul truc français dans ce qu’ils écoutaient: Mano Solo. Comme ils me détestaient, que je n’appréciais que très modérément l’ensemble de leurs autres goûts, j’avais tout lieu de penser que je n’aimerais pas Mano Solo.

Et puis j’avais vu ce dernier sur Canal +, à la fin d’un numéro de « Nulle part ailleurs ». Et Philippe Gildas était enthousiaste, en insistant qu’il fallait vraiment se dépêcher pour acheter l’album de Mano Solo,  parce que c’était vital. Ce que je comprenais du discours, c’était que comme Mano Solo avait le SIDA, ben il fallait se dépêcher d’acheter son album avant qu’il ne crève. Ca ne me donnait pas vraiment envie. Je n’écoute pas un artiste juste parce qu’il souffre, parce qu’il est aveugle, paralytique, malade, noir, juif, femme ou unijambiste. Et ça me semblait un argument promotionnel des plus dégueulasses.

Les gens m’aiment parce que je suis triste
Alors pourquoi ils veulent que je change
Et les gens m’aiment parce que je suis seul
Et les gens m’aiment parce que j’ai mal
Et les gens m’aiment parce que je meurs à leur place, en quelque sorte
Drôle d’histoire, j’y comprends rien.

Exactement.

Et puis j’ai organisé la « Nuit de la déprime », où je ne passais que des morceaux « ciblés ». Et un des gars de la bande m’a amené les deux disques de Mano Solo, « La marmaille nue » et « Les années sombres ». J’étais de bonne humeur (normal, tout le monde déprimait par ma faute), et je lui ai donc demandé de me suggérer des morceaux à passer sur ces albums, arguant que « je ne connaissais pas très bien », ce qui était un euphémisme poli. Il m’a répondu que n’importe quelle chanson du premier album pouvait convenir, et m’a cité deux titres sur « Les années sombres ». Affirmer que tous les morceaux de « La marmaille nue » étaient déprimants me paraissait fort prétentieux, et puis je n’allais pas risquer de mettre un morceau plus faible qu’un autre, alors j’ai choisi le plus court (tant qu’à faire) des deux morceaux spécifiés, « Les poissons ». Et j’en ai profité pour écouter. Et c’était sympa, en fait, Mano Solo.

Alors je me suis mis à acheter ses disques. J’ai commencé par « La marmaille nue », parce que c’était le premier, et parce que j’étais alléché par l’argument du gars qui avait amené les disques à ma soirée. Et je n’en suis pas revenu. Une baffe. Je venais de me prendre une grosse baffe. L’album était fort, prenant, largement supérieur à ce que j’avais imaginé, ce qui me démontrait au passage que j’avais vraiment été un sale con pour juger un artiste comme lui à l’emporte-pièce. Des paroles dures, sans concession, des thèmes difficiles, traités sans fard, presque sans pudeur, avec une agressivité surprenante insérée dans des chansons relativement « accrocheuses ». Pour un premier album, c’était un coup de maître.

J’ai continué à rattraper mon retard avec « Les années sombres », album plus contrasté, plus éparpillé aussi peut-être, et donc moins convaincant, mais qui contient de beaux moments. Un album de transition. Et puis, comme j’en avais marre d’être en retard, j’ai embrayé sur le double live qui venait de sortir, « Internationale Shalala », en oubliant au passage l’album des « Frères Misère » (sorte de version rock de Mano Solo) et surtout le troisième album solo, « Je sais pas trop », tout simplement parce que je ne l’avais pas vu dans les bacs. Dommage, d’ailleurs, car c’est aujourd’hui un de mes deux albums préférés du chanteur, avec « Dehors », l’album suivant. Pour me rattraper (un peu), tous les extraits cités ici en italique proviennent de ce disque.

« Dehors » annonçait un tournant majeur dans la discographie de Mano Solo. Pour la première fois, l’artiste quittait ses propres maux, et se tournait vers l’extérieur, vers le monde. L’écriture était plus apaisée. Il se dégageait de la mort. Alors, assagi, le poète? Pas vraiment. Il suffit de regarder le DVD fourni avec son deuxième live « La marche », pour voir qu’il n’avait rien perdu de sa rage. Simplement, il la transmettait différemment. Il ciselait davantage ses mots, mais le fond restait le même. La rage de vivre, toujours.

Après, il y a eu « Les animals », et puis il n’a pas renouvelé son contrat chez Warner, préférant tenter la grande aventure de l’autoproduction, avec « In the garden ». Mais malgré quelques très bonnes critiques, ça n’a pas très bien marché. Et puis fin 2009, un dernier album, « Rentrer au port » est sorti. Et puis, soudain, surprise.

J’ai tellement parlé de la mort
Que j’ai cru la noyer
La submerger de ma vie
L’emmerder tant et tellement
Qu’elle abandonne l’idée même de m’emmener avec elle
J’ai tout essayé
J’ai peint
J’ai hurlé
J’ai pénétré le pays entier
Je lui ai dit « C’est pas possible, je suis trop petit pour mourir »
J’y ai cru
Tout le monde y a cru
Et puis un matin c’est plus pareil
Au pied de ton lit ça ricane
Et se secoue le paquet d’os
Et ça fait une petite musique
Et ça te regarde de toute sa sale gueule
Et ça te dit « Ca va?
Faut que t’y passes comme tous les autres
Tu as pu blouser les hommes mais pas ton destin
T’as noyé le poisson mais son odeur dégueulasse ne t’a jamais quitté ».

Ouais, surprise. Moi, j’avais fini par croire qu’il ne pourrait pas mourir. Qu’il était une sorte de Dieu vivant de la débauche, un peu comme dans ce court-métrage semi-pornographique de Gaspar Noé, réalisé pour Canal +, dans une série visant à promouvoir le port du préservatif. Il fallait le voir, sorte de Genghis Khan du vice, régnant sur sa petite cour de pervers polymorphes. Il était crédible. Il était beau.

La beauté de la rage. La beauté du désespoir.

Et tout d’un coup, la mort qui déboule, et paf Mano Solo. N’importe quoi. Je sais pas qui a écrit ce scénario moisi, mais ce n’est pas crédible. Je sais pas trop.


Oh, et pis tiens, Mano, tu permets que je t’appelle comme ça? Hein, au point où on est… De toute façon, je n’ose pas te vouvoyer, je risquerais trop de me prendre une mandale. Hein, Mano… Dis, si on se fritait un peu, là, allez, pour se marrer un coup…

Après l’échec financier de « In the garden », Mano Solo n’était pas très content, d’autant qu’il s’était endetté personnellement pour pouvoir produire le truc, et qu’avec juste 2800 souscriptions, on ne va pas forcément très loin. Alors il s’est pas mal lâché. Il s’en est pris à son distributeur, « qui n’a pas fait son boulot ». Et puis il a dit qu’il était la preuve vivante qu’on ne peut rien faire sans les majors. Que c’était Warner qui avait fait Mano Solo. D’autres artistes, en dehors des majors? Où ça? MySpace? « C’est pathétique, ça fait peur, personne en France ne se fait connaître grâce à ça ». « Ceux qui ne rencontrent pas leur public, qu’ils dégagent! ». Ouais, ouais… Enervé, Mano, quoi. Mais peut-être un peu abusif, aussi?

Le distributeur n’a pas fait son boulot, ah bon, pourquoi ça? « In the garden », on le trouvait sans difficulté dans toutes les FNAC, y compris en province (ce qui est loin d’être le cas de tous les chanteurs français, même parmi ceux en contrat avec des majors), et si on ne l’achetait pas tout de suite comme moi, on pouvait en plus voir un joli sticker  dessus avec les 4 clefs de Télérama. Que demander de plus? Une tête de gondole chez Leclerc? Un prime time? Une petite Star Ac?

Par contre, Mano, excuse-moi, mais le carton minimaliste quasiment « single », avec à peine deux couleurs de dessin, c’était un peu tristos. Et puis l’album était très éthéré, sans beaucoup de relief, singulièrement pour un album de Mano Solo. Pas sûr que le fameux public fabriqué par Warner adhère sans sourciller.

Parce que oui, le Mano Solo gros vendeur, c’est une création Warner. Mais ça n’empêchait pas forcément Mano Solo d’exister sans ça. Les majors, ce sont des formidables outils de promotion, c’est ce qu’ils font de mieux. Quand ils le veulent. Quand l’artiste a « trouvé un public », comme ils disent. C’est une expression de majors, ça, tu sais, Mano. Parce que tous ces petits artistes merdiques de MySpace (et il y en a un paquet, je te l’accorde), ben ils ont quand même un public. Pas forcément très gros, mais un public quand même. Comment tu vas faire le tri? Les majors, elles, elles ont des chiffres. En-dessous de tant de disques vendus (20000? 30000?), l’artiste n’a pas trouvé son public, qu’il dégage, comme tu dis, Mano. Effectivement, c’est la politique Warner.

Je me souviens avoir entendu un vendeur FNAC expliquer à un client médusé que non, le disque qu’il cherchait ne serait jamais réédité, parce qu’il n’avait pas été assez bien vendu en LP, parce que c’était la politique Warner, même pour des artistes « établis ». Je ne sais pas si c’était vrai (ils pipotent souvent, à la FNAC), mais c’était vraisemblable, d’autant que ça expliquerait peut-être pourquoi un artiste aussi immense que Jean-Claude Vannier n’est toujours pas réédité. Pas trouvé son public, qu’il dégage, c’est simple.

En tout cas, c’est un discours un peu curieux dans la bouche de celui qui aimait faire parler ceux qu’on entend jamais, justement. Mais Mano Solo n’était pas du genre à faire dans la tiédeur. Les choses étaient d’une façon, ou d’une autre. L’entre-deux, c’est pour les mecs qui ont du temps pour ça. Lui n’avait pas le temps de vivre. Il passait son temps à mourir.

Alors à quoi bon le gonfler avec ça?

Surtout maintenant.

Mes amis ne pleurez pas
Le combat continue sans moi
Tant que quelqu’un écoutera ma voix,
Je serai vivant dans votre monde à la con.
Avec du sang plein les orbites
Et même du plastique sur la bite
Je vais sûrement être recalé à l’examen du Grand Sage
Mais j’en profiterai quand même pour lui dire
Ce que j’en pense, de l’existence, cette engeance
Et s’il ne voit pas que je suis un ange
Alors qu’il change de boulot
Et si il veut moi je prends sa place
Y’aura des filles et de la ganja
Des passions sans limites
Nous nous battrons des ailes
Et nous volerons bourrés

Ouais, quel programme! Ca donnerait presque envie de mourir, tiens. Enfin, je vais quand même te laisser le temps de prendre les mesures logistiques qui s’imposent, d’abord, hein? Et puis, sans doute que… Je crois que… Comment dire…

Je crois que tu préfères qu’on continue le combat, non?

Vive la révolution, et à bientôt.

Or, donc, Mano Solo est mort le 10 janvier 2010.

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