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La (c)haine épisode 10

La plaque oui. Evidemment, les voitures ont des plaques d’immatriculation, qui permettent d’identifier les propriétaires. J’avais de plus en plus de mal à croire que j’allais sortir sans égratignure de cette histoire et d’ailleurs pourquoi devrais je m’en sortir sans problèmes ? Un cadavre potentiel, une fracture du nez avec probable déviation de la cloison, un délit de fuite. Ça se paie, tout se paie. Pas trop cher, j’espère.

« En même temps qui aurait pu la noter ? Pas mon mec, et l’autre a valdingué dans les tables après votre coup de plafond. Nous n’avons croisé personne d’autre non ? Si ? »

« J’en sais rien, j’ai couru, je n’ai pas vraiment réfléchi. »

« Ben essayez de garder ça en mémoire, ça vous rend rudement efficace ! »

Alors elle, elle gardait son calme en toute circonstance. Ok, pas quand elle butait des gens on est d’accord. Mais elle avait une vraie distance sur les choses, les gens. Ou alors elle s’en foutait complet, et elle était juste inconsciente et irresponsable. Je penchais volontiers pour cette possibilité. Comment demander à quelqu’un qui portait de telles fringues de faire preuve de comportements rationnels ? Elle portait des baskets montantes, dorées avec des fleurs roses et turquoises brodées, un jean large, délavé et un pull en laine beige avec une capuche. Et une grosse flèche rouge pointant son ventre avec l’inscription : « Son of a Bitch ». Non mais sérieusement quoi, qu’est ce que je foutais ici.

« Il est marrant votre pull »

« Ah oui, ben mince, je ne désespérais pas de vous faire marrer, mais avec un pull à 1200 euros c’est original »

« Un loyer quoi. »

« Ouais, super comparaison, bravo. »

Elle me retendit le paquet de chips.

« Je remonte m’allonger, je pars tôt demain »

Mon rythme cardiaque redescendait lentement, mes mains devenaient moins moites, j’avais moins chaud. Elle venait de quitter le salon. Je restais seul dans le salon en compagnie de Mademoiselle culpabilité. Je n’avais pas ressenti le manque de sentiments amoureux à mon égard depuis longtemps. Je pensais alors à ma Femme, à son dernier je t’aime, mort et enterré depuis si longtemps. Je tentais de farfouiller dans des coffres cachés au fond de ma mémoire afin d’y saisir un moment de plénitude, de sérénité. Le pathétique de la situation pesait de tout son poids sur mes épaules, sur mon cœur. Il battait, si fort qu’il me faisait mal. J’étais incapable de me lever, j’allais attendre là, que la tempête se calme.

Je me suis réveillé au milieu de la nuit, courbaturé. La réceptionniste de nuit avait eu la délicatesse de me mettre une couverture. Elle me sourit puis m’apporta un thé.

« Vous allez bien Monsieur ? Je n’ai pas osé vous réveiller »

« Oui oui, merci, merci. »

Je finis la nuit dans la chambre à regarder la télé et Emily dormir. Je savais qu’il ne me restait plus que quelques heures avant de reprendre la route, et que je n’étais pas prêt de la revoir. Le jour s’est levé, changeant la lumière dans la chambre. Je la réveillais, elle ne dit pas un mot. Elle n’était pas du matin. Elle prit une douche puis nous quittâmes la chambre, pour gagner le hall de l’hôtel.

Elle monta dans la voiture sans dire un mot, nous avons gagné la gare assez rapidement. J’avais envie de lui dire plein de trucs, mais je savais que j’en étais incapable, et puis la peur du cliché sans doute, le quai d’une gare, un train pour l’Italie, un soleil naissant, tout était là, et c’était trop pour moi.

Elle me mit son écharpe hideuse autour du cou et se blottit contre moi. Je posais maladroitement mes mains sur ses épaules.

« Elle ne me servira pas à grand-chose là bas »

A moi non plus à vrai dire, si j’avais le malheur de me pointer au bureau avec ça, Mathilde me renverrait en vacances pour deux bons mois.

« J’aurai de vos nouvelles ? »

« Je vous ferai signe quand les choses se seront calmées. Vous ne pourrez pas me joindre mais je vous ferai signe, faites moi confiance »

Elle m’a déposé un baiser sur la joue puis est montée dans le train, elle ne s’est pas retournée, elle s’est évaporée. Ma température est redescendue, mon cœur a ralenti, j’ai regardé le train s’éloigner du quai. J’ai digéré ma minute de flottement puis j’ai regagné la voiture pour prendre le chemin de retour, celui de la maison. Il me tardait de me sentir en sécurité. J’avais huit ou neuf de route pour repenser à tout ça. Je quittais l’agglomération pour entrer sur l’autoroute, j’avais mon ticket de péage dans la bouche et mon écharpe autour du coup, j’étais paré. Cette première se soldait par un échec, mais finalement j’en retiendrai beaucoup de choses, sur moi. Je n’ai pas souvent l’honnêteté de me regarder dans le fond des yeux, je vais envisager cette possibilité. Je n’étais pas très à l’aise avec l’image qu’elle m’avait renvoyée, j’étais autre chose, aussi. On a tendance quand on est solitaire à n’avoir qu’un rapport hiérarchique aux gens : les collègues, le boucher, la boulangère. Chacun a une fonction, l’interaction est claire, définie. Quand les échanges sont « neutres » et qu’il faut juste être, ben je crois honnêtement que c’est là que ça se complique pour moi. Si je ne détestais pas les gens de manière si évidente, tout ce protocole serait sûrement plus simple à adopter. J’allais faire des efforts, être tolérant. Ce mot rebondissait dans ma tête comme une chauve souris cherchant à regagner la nuit.

Heureusement un automobiliste hollandais allait me donner l’occasion de mettre mes bonnes résolutions à l’épreuve. Il faudra un jour m’expliquer pourquoi du 1er janvier au 31 décembre, il y a toujours des Hollandais sur nos routes, c’est si naze que ça la Hollande ? Je n’étais pas sûr qu’il était hollandais à vrai dire, juste qu’il avait une remorque qui se baladait de droite à gauche de la voie. Je crois que les plaques hollandaises sont jaunes mais je ne distinguais pas bien la couleur de la sienne. La remorque finit par se détacher, j’ai cette fois ci bien vu qu’elle était jaune. Elle est venue percuter l’avant de ma voiture, se soulevant au contact du pare choc et faisant exploser le pare brise. J’ai évidemment perdu le contrôle de la voiture qui traversa le terre-plein, puis sous le choc avec la rambarde métallique, j’entamais une interminable série de tonneaux dans un bruit assourdissant. C’était long, ça allait si vite, je ne savais plus.

La voiture stoppa sa course un cinquantaine de mètres plus loin, en contre bas, sur le toit.

Je tentais de détacher ma ceinture, ce que je réussis à faire assez facilement. Je restais pourtant attaché. Je sentais ma nuque se raidir, ma respiration ralentir. L’écharpe d’Emily qui s’était entremêlée aux débris de la batave remorque me strangulait. Lentement. L’horrible fracas fit place à un silence apaisant, seule l’essence qui s’échappait du réservoir venait troubler cette quiétude.

Mes yeux se fermaient, j’avais envie de dormir.

A suivre, vendredi prochain…

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