Mon numéro de frappadingue chez le juge m’a conduit direct en zonzon… Direction La Santé 4ème Division. Ca c’est une putain d’adresse ! Même au sein de la taule, où y’a pas que des innocents et des enfants de choeur, quand tu te pointais quelque part avec l’étiquette « 4 D » les autres te foutaient la paix… faut dire que des vrais nervalos, des fracassés du plafond, des secoués, des tordus, des dingos, y’avait que ça dans ma nouvelle villégiature ! Imagine un endroit où on entasse que les mecs qui sont trop dingues ou trop dangereux pour faire de la prison normale… Ca te dirait d’aller y promener tes fesses pendant quelques mois ? Je te dis quelques mois, parce que La Santé c’est une Maison d’Arrêt. Comme t’as une jolie petite gueule et que je me sens l’âme pédagogique aujourd’hui, je t’explique la différence entre un Maison d’Arrêt et une Centrale. La MA c’est la prison pour les mecs ou les gonzesses) qui sont pas encore condamnés ou éventuellement les lascars en fin de peine à qui il reste moins de deux ans à tirer, alors que la Centrale on y va pour purger une longue peine. Contrairement à ce que tu pourrais logiquement penser, l’ambiance est moins stricte en Centrale. C’est un peu étonnant vu que tant que t’es pas jugé t’es censé être présumé innocent, mais le fait est que le régime carcéral est plus dur en MA.
Donc à la 4D y’avait que des mecs en attente de jugement et surtout d’expertise psychiatrique. Mais fous ou pas fous je te garantis que les trois-quart des mecs étaient quand même assez malins pour comprendre qu’ils avaient tout intérêt à passer pour le plus jobard possible afin de décrocher ce fameux article 64 donnant l’irresponsabilité pénale. J’étais bien persuadé qu’on était un paquet à simuler, mais le truc marrant c’est que chacun se méfiant de tout le monde, même seuls entre nous en promenade ou pendant les activités, personne n’aurait avoué à un co-détenu qu’il simulait… Le numéro de dinguerie il fallait le tenir en permanence, tu pouvais pas te permettre de relâcher un peu la pression et de redevenir normal de temps en temps. Il fallait être dingue avec les matons, avec les intervenants extérieurs (aumônier, bibliothécaire, éducateurs…), avec les co-détenus, bien entendu avec les psychologues ou les psychiatres qui nous recevaient régulièrement et puis aussi dans le courrier qu’on envoyait à l’extérieur. Parce que comme le courrier entrant ou sortant (sauf la correspondance avocat) est ouvert et lu avec souvent copie au juge d’instruction, ç’aurait pas été malin de barjoter toute la journée et de redevenir normal dans notre correspondance !
Et ça, tu peux me croire, autant faire le dingue quelques heures ça peut être amusant et même assez « détendant », autant le faire en permanence, ça devient vite extrêmement fatigant ! En plus, beaucoup de mec n’étant quand même pas très « fins », la seule manifestation de folie qu’ils pouvaient envisager, c’était la violence et le délire… Avec les dangers que ça pouvait comporter pour les plus faibles ! Parce que bizarrement quand un mec voulait jouer la crise de violence il préférait s’en prendre à un taulard pas trop balaise plutôt qu’à une montagne de 120 kg… pas si fous que ça les dingues !
Mais aux délices de l’article 64 y’avait peu d’élus et en général les simulateurs étaient vite repérés et renvoyés en détention « normale »… Ceux qui restaient étaient les plus dangereux ou les plus intelligents, moi j’y ai fait toute ma préventive ! T’en conclus ce que tu veux…
Et pourtant quand je suis arrivé j’ai pensé que j’y ferais pas long feu… A mon premier entretien avec le médecin chef de la division, il m’a dit « vous êtes un simulateur, je ne vous garderai pas ici plus d’une semaine »… Ah l’enculé ! Je te dis pas comme il m’a mis les boules ce fils de pute, j’étais furax ! Je sais pas s’il tenait ce discours à chaque arrivant pour le tester, mais moi il m’a mis vraiment en vrac ce salaud… Je me suis dit que j’arriverais pas à le promener lui ! J’ai immédiatement protesté que bien entendu j’étais pas fou puisque j’appartenais aux services secrets et que je lui conseillais de rester tranquille s’il ne voulait pas avoir de gros soucis dans sa carrière… Et puis le soir même, j’ai écrit une belle lettre au ministre de la justice (je savais bien qu’elle irait directement sur le bureau du juge d’instruction) lui expliquant que son médecin chef était un dangereux saboteur qu’il convenait de foutre aux arrêts pour qu’il ne salope pas la mission que m’avait confiée la juge… Et puis j’ai continué à abreuver chaque jour les différentes autorités qui me venaient en tête (j’ai même adressé une lettre au Pape commençant par Très Saint Petit Père des Peuples de Jésus !) pour dénoncer ce foutu bolchevik !
Il m’a convoqué encore deux ou trois fois et à chaque fois je l’ai engueulé… C’est lui qui a fini par laisser tomber !
J’ai beaucoup joué sur le courrier pendant les presque quatre mois qu’a duré ma préventive… je passais mon temps à noircir du papier et à raconter des histoires délirantes à tous mes correspondants, y compris à ma famille, à tel point que mes parents ont fini par se demander si j’étais pas en train de perdre vraiment la boule et qu’il a fallu que mon avocat les rassure.
Je comprends qu’ils se soient inquiétés parce que comme j’ai toujours refusé que ma famille vienne me voir en prison, ils ne pouvaient se fier qu’aux lettres jobardes que je leur envoyais en essayant d’y glisser juste quelques sous-entendus…
Je trouvais qu’ils avaient rien à foutre dans un parloir et j’avais prévenu que s’ils se pointaient je n’accepterais pas de les voir. Dans mon refus il y avait bien sûr le désir de les épargner mais aussi beaucoup d’orgueil… l’idée qu’on me voit en cage m’était insupportable !
Elle est pas belle la vie ?





et pendant que t’es en mode instruction, c’est quoi la centrale pour les fous?
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Batdaf
a répondu :
février 5th, 2010 at 23:50
Y’a des espèces de centrales pour dingues dangereux mais ça je connais quand même pas !
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J’pense qui faut un sacré courage pour simuler ce genre d’état, surtout pendant si longtemps .
Mais si l’aboutissement en vaux la peine, pourquoi pas .
En tout cas, j’attend la suite de tes aventures avec intérêt .
A bientôt, Man,
Jha Kiss
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Ouvrez, ouvrez la cage aux oiseaux…
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Vachement bien !
En fait, tes récits de tes passages en taule sont vraiment bons car forts en souvenirs pour toi.
Du coup, ta plume devient plus impliquée, plus personnelle : j’aime beaucoup.
(vendredi à venir est dans la même veine
)
La bise
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