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Je trouvais très cliché de détester le lundi mais il faut bien avouer que ce n’était pas un jour qui me rendait euphorique. Pourtant celui-ci avait une saveur un peu différente. La perspective de mettre l’annonce en ligne pour sa publication me maintenait dans un éveil  et une excitation que je ne connaissais en général que très rarement, je ne suis pas d’un naturel à m’emballer. C’est donc le cœur léger (si si) que je gagnais mon bureau ce matin là, j’ai même souri  à ce connard de vigile qui avait trouvé le moyen d’appeler la fourrière un vendredi soir ou j’étais repassé récupérer des dossiers pour bosser à la maison, « ah ben oui mais si tout le monde fait comme vous ? On fait quoi ? On embauche un voiturier ? » Qu’il m’avait rétorqué. Un garçon un peu binaire, un vendredi soir à 21H30 c’est vrai qu’il y a foule devant un immeuble de bureaux. Bref, même à lui j’avais souri. Je dois avoir l’honnêteté de préciser qu’il ne me répondit pas, nos rapports s’étaient tendus depuis l’incident de la fourrière. Je l’avais invité ce soir là à avoir des rapports sexuels avec le bâtard canin qui lui servait de compagnon.

Faire parvenir l’annonce au journal fut ma première action de la journée. Voilà, c’était fait… j’avais un peu l’impression de jeter une bouteille à la mer ou de lancer un SOS. C’est bizarre d’ailleurs quand on y pense. Je propose mes services avec le sentiment de demander une faveur, convaincre de mon utilité dans ce monde qui n’en avait pas tant que ça à mes yeux. J’en prenais conscience, à ce moment précis. Je n’avais pas vraiment de fonction, ni ambition, ni rêve, ni but. Quelques objectifs à atteindre ici et là. Rien de plus, rien de moins. De quoi rêvent les gens ? Je n’en savais trop rien, et puis je m’en foutais à vrai dire. Je sentais juste leur frustration, leur colère, elles étaient palpables pour moi, elles transpiraient de chacun de leurs gestes, de leurs moindres mots, de leurs regards. Je voulais la voir se matérialiser, prendre forme, un truc salutaire. Je voulais que le monde s’éclabousse de sa propre rage, qu’il se fasse payer ce que lui-même se faisait subir. Ce que cette femme avait compris ce jour là à la Casamandre, je l’avais en moi, depuis toujours. Ma colère était trop grande (ou peut être trop froide) envers les miens pour leur faire payer à tour de rôle, je préférais leur laisser le sale boulot. A peine l’annonce envoyée, je commençai à regarder mécaniquement et constamment mon téléphone. Comme s’il était possible qu’une annonce publiée le mardi déclenche des appels le lundi. Bref…

« TOC TOC TOC ! »

Bordel… pointée devant la porte de mon bureau : Mathilde. Qui avait jugé utile de bruiter son arrivée, elle m’infantilisait à mort, je n’avais pas entendu ça depuis 1981 peut être. Cette femme avait un problème bien plus important que ce que j’avais imaginé, elle se tapait un transfert ou un truc comme ça. Si par mégarde elle me comparait à son fils ou à un autre membre masculin de sa famille, je me verrais dans l’obligation de lui fendre la lèvre avec un coup de tête.

« Vous allez bien ? Je peux entrer ? »

Non non, regagne vite ton bureau madame tout va bien sauf quand je chevauche un vélo.

« Oui oui, bien sûr Mathilde, je peux quelque chose pour vous ? »

Elle s’empressa d’entrer, prit un air complice en s’asseyant (celui que peuvent avoir les gens qui vous prennent de haut, celui qui dit : oh là là le pauvre, offrons lui un peu d’empathie), elle se releva pour fermer la porte et se mit à me dire sur le ton de la confidence.

« J’ai beaucoup pensé à vous ce week-end…  à notre conversation, je me suis permise d’envoyer un mail à De Vries vous concernant, il est d’accord pour vous accorder des congés sur votre solde de l’année prochaine, évidemment cela reste entre nous, si vos collègues venaient à l’apprendre, je me ferais taper sur les doigts. Vous êtes en congés à partir de vendredi pour une durée de quinze jours ! Nous estimons que vous ne vous êtes pas laissé le temps de récupérer, c’est compliqué une séparation, c’est plein de choses dont on n’a pas forcément conscience, ça peut être destructeur si on les refoule, il est temps de penser à vous Stan ! »

J’ai essayé pendant une demi-seconde d’analyser les stigmates que venaient de prendre mon visage, un sourire nerveux et crispé, le regard bovin et les paupières immobiles. Cette femme que j’avais si longtemps surestimée était en train de plus ou moins décider de ce que j’allais faire pendant les quinze prochains jours. Vacances mon cul, destructeur mon cul. Il devait y avoir un paquet de fausses couches derrière son attitude, je ne sais pas combien de gamins la Mathilde avait perdus mais je n’avais pas l’intention d’être son fiston par procuration, de tolérer très longtemps l’intimité qu’elle était en train de créer. Ok, j’avais commencé avec mon chocolat, mes questions, je vous l’accorde. Quel retour de bâton, quelle idée j’avais eu ce jour là. J’allais la remettre à sa place de manière fracassante.

« Super !…. merci beaucoup Mathilde…  je suis extrêmement touché par l’attention que vous avez porté à ma demande..»

Ouais…..

«  Je vous aime bien Stan, ça m’a chagriné de vous voir si mal Vendredi… Vous me faites penser à mon neveu, le plus jeune fils de mon frère ainé, après une rupture avec sa petite amie il y a deux ans, il a sombré dans une profonde dépression, perdu 17 kilos, il n’a dû son rétablissement qu’à ses copains de paintball, ils l’ont beaucoup encadré, c’est important les amis. Vous avez des amis ? Vous savez ou vous allez partir ? »

Intérieurement j’ai ouvert le store, je me suis levé, j’ai saisi Mathilde par sa  natte  blonde délavée, et je l’ai faite tournoyer au dessus de ma tête, une dizaine de fois avant de la balancer par la fenêtre et de la regarder se fracasser  sur la terrasse de l’immeuble d’en face. Ben bien sûr que je sais, tu viens de m’apprendre il y a quarante secondes que j’étais en vacances dans cinq jours. Je soupçonnais Mathilde de s’être fixé pour mission de me rendre heureux, ce que je n’essayais plus moi-même depuis de nombreuses années. Une horrible suggestion me vint : elle avait vécu sa Casamandre quelque part, une situation qui lui laisse à penser que les gens sont malheureux et qu’elle doit absolument et par tous les moyens faire leur bonheur malgré eux. Elle m’avait choisi bordel, telle une plante carnivore, elle avait gentiment attendu qu’un moucheron passe à proximité, je comprenais mieux pourquoi la porte de son bureau restait ouverte.

Si tel était le cas, je m’apprêtais à vivre des moments compliqués. Mathilde était en mission. Et moi aussi. Putain de Lundi, il était temps que l’annonce parle, il fallait désormais que les choses sérieuses commencent.

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A suivre…

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