Ferré chante « Merde à Vauban » et devant mon clavier j’ai des images de zonzon qui me reviennent. C’est un truc ça te colle à l’âme le placard, un tatouage indélébile que tu balades, jusqu’au trou final, ancré dans ta boîte à souvenirs. Ca te reste dans les oreilles et les narines le gnouf, dans les yeux et dans la peur, dans les larmes et dans la haine… Quand t’en as fait tu la transpires toujours un peu la prison, elle te ressort dans les attitudes, dans la manière de parler sans remuer les lèvres, de mater dans les coins sans tourner la tête, juste en bougeant les mirettes, dans la façon d’arpenter une pièce en tournant autour puis en faisant un brusque demi-tour pour repartir dans l’autre sens, dans la manière de palper ta lame de fortune sous la ceinture de ton jean quand des mecs louches t’approchent, dans ta façon de pas supporter qu’un mec mate ta bite dans une douche publique, dans des explosions de colère et de violence qui te remontent dix ans après devant un uniforme… On croit qu’on s’y fait, comme à tout, comme à la misère, comme à la peur, comme au désespoir, comme à la violence, mais c’est pas vrai, on s’y fait pas au trou, c’est lui qui te fait… Un peu comme les rangers neuves qu’on te refile à l’armée, tellement raides et dures que les premiers jours t’as les pieds déchirés… et puis au bout de quelques temps tu crois qu’elles se sont faites à toi, qu’elles se sont assouplies. Mon cul c’est tes nougats qu’ont pris le pli, qui se sont habitués !
J’en ai des putains d’images, d’ambiances et de tronches qui me reviennent quand je repense au dur… Tout se mélange un peu… ça c’était à Fleury ou à la Santé ? Au B2 ou à la 4ème division ? Et ce mec où je l’ai connu ? Parce que y’a une unité de « sensations » dans toutes les cabanes qui les rendent uniformes, qui en font un grand machin de misère où on gare des loups et des agneaux paumés dont on sait pas trop quoi foutre d’autre. Alors y’a quelques différences qui te reviennent en tête « ah oui, à la Santé on pouvait cantiner des repas, et à Fleury c’était pas possible… », « putain comme on crevait de froid au mitard à Fresnes… ». Mais partout les bruits des clés tintant dans les mains de matons sont les mêmes, partout les mêmes odeurs de soupe dégueulasse à l’heure de la gamelle, partout la même galère quand t’as plus de clopes et que tu passes la « promenade » à essayer de te faire dépanner d’un paquet de gris… Et puis le bruit de la porte qui claque sur toi quand tu rejoins ta cellote, le clac de l’oeilleton que le gardien manipule pour mater si t’es bien au calme sur ton pucier, les barres de fer que les matons font sonner sur les barreaux de ta cellule, pendant la promenade ou lors des « fouilles » pour s’assurer, au son, que les barreaux sont pas en train d’être sciés ou descellés, les pas de la ronde qui claquent dans le couloir, les lumières des miradors qui éclairent régulièrement ta cellule la nuit si elle est dans l’axe, les mecs qui hurlent aux fenêtres « eh momo t’as du café ? Envoie-moi le yoyo… », « et Jeanjean il a pris combien ? », « attention les gars le nouveau mec à la 12 il est là pour la pointe ! »
La première fois que t’arrives au trou, le jour de ton dépucelage en zonzon, t’en mènes pas large… Tu frimes, tu gonfles les épaules et roule des hanches, tu joues l’affranchi, le vieil habitué, mais en vrai tu te chies dessus. Tu te demandes qui va te bouffer et à quelle sauce, comment les embrouilles vont te péter à la gueule sans que tu saches d’où ça vient. T’as la tête pleine de reportages à la con sur les Centrales aux USA ou au Canada, des histoires de gangs qui s’étripent, ou t’as vu des films qui gonflent vachement la violence pénitentiaire (bien qu’elle existe, mais pas à ce point…) et tu te sens entré dans la cage aux lions. T’arrives dans un car de la pénitentiaire avec des mini cellules à l’intérieur, sans fenêtre, parfois tu réussis à entre-apercevoir un bout de Paname à travers une fente et tu t’en mets plein les mirettes en te demandant quand tu reverras ta ville. Forcément c’est le printemps et les filles dans les rues sont belles, et comme t’es tout seul dans ta cage tu t’autorises une larme en serrant les dents pour pas exploser en sanglots… T’as les pinces aux mains et parfois les entraves aux chevilles (ça c’est pour les DPS, Détenus Particulièrement Surveillés, je l’ai été à un moment, j’avais droit à mon escorte spéciale avec poulets avec fusils à pompe et gilets pare-balles) et puis le car passe la porte de la Centrale ou de la Maison d’Arrêt et les poulets te remettent aux matons. Tu fais le circuit des arrivants, tu passes à la fouille, on te prend tous tes objets perso, et on te donne ce que l’AP (administration pénitentiaire) te confie pour ton séjour : couverture, matelas en mousse, couverts en fer blanc, mini canif à bout rond pour couper la viande qu’on te filera pas, affaires de toilettes, gamelles en fer blanc, assiettes en plastique, un rouleau de pq… et puis tu vas attendre dans les cellules « arrivant » qu’on t’envoie dans ta division et ta cellule. Tu y attends des heures entassé à 10 dans huit mètres carrés… y’en a qui chialent, d’autres qui friment, certains se racontent, d’autres la ferment, les vieux habitués savent déjà quel maton éviter et quel autre acheter…
Et puis enfin t’arrives chez toi. Tu te présentes à tes co-détenus… si t’as du bol t’es accueilli gentiment, si t’en as pas y’a tout de suite un con qu’essaie de te maquer, qui t’explique que le balai de la cellule est là et que tu peux commencer à nettoyer… Là si tu sais pas te défendre, ou si tu peux pas, t’es foutu, tu tarderas pas à passer à l’enfilade ou à la sucette, à devenir la gonzesse d’un gros enfoiré. La seule solution c’est de faire comme un petit chinois que j’avais connu à la Santé, et d’attendre que le mec dorme pour l’assommer et lui arracher les deux yeux…
Et puis les jours et les mois passent et le placard te façonne, t’apprends à reconnaître tous les sons, toutes les ambiances, tu sens venir les mutineries ou les bastons bien avant les matons, tu te fais des potes et des ennemis, sans raisons pour être potes ou ennemis, juste question de gueule et de moment… Je me souviens d’un mec qui m’avait pris en haine juste parce que comme il avait une jambe en plastique, j’avais voulu lui filer un coup de main à descendre en promenade… Il a voulu faire le mac avec moi et m’a envoyé ses potes, j’ai dû me défendre chaudement… Après t’apprends à t’occuper que de ta gueule : chacun sa merde et nique qui peut !
Elle est pas belle la vie ?





Elle est pas belle, la survie?Et tu crois que Pasqua il va en passer par là aussi?
[Répondre à ce commentaire]
C’est chouette que tu racontes ca… ca fait probablement parti des experiences qu’on ne pourra pas comprendre avant de les vivre nous meme… et en plus c’est toujours aussi bien raconter… j’espere que ca calme les eventuels demons qui pourraient venir te taquiner parfois… a la suite.
[Répondre à ce commentaire]