Quand j’étais petit, je ne voulais pas être policier. J’ai voulu être facteur, à cause de "L’île aux enfants". Je n’ai pas voulu être hôtesse de l’air. Par contre, j’ai aussi beaucoup voulu être Sim. Je ne voulais pas être acteur, ou humoriste, je voulais juste être Sim. Quelque part, dans mon esprit d’enfant, sans doute était-ce une sorte d’idéal.

Un idéal relativement inaccessible, d’ailleurs, car tout le monde n’a pas la tête de Sim. Eh oui, comme il le dit lui-même, il a vite pris conscience que "sa gueule était son fonds de commerce". Ce qui lui fit partir joyeusement sur la route du succès, et débuter sur les planches en 1953, partageant sa loge avec un autre petit nouveau nommé Jacques Brel. Mais comme pour ce dernier, la gloire fut un petit peu longue à venir, et même encore davantage.

Mais aujourd’hui, qui ignore Sim ? Personne. Sim était une star, une vraie.

Notez bien que je ne suis pas jaloux, puisque, comme chantait M. Du Snob, "on m’a reconnu dans une rue de mon quartier".

Notez bien que mon ramoneur est également… Euh, non, laissez-moi reformuler ça de façon nettement plus intéressante…

Notez bien que je me suis récemment fait ramoner par le même type que, pêle-mêle, Harry Roselmack, Arthur et Jean-Michel Jarre (et sûrement plein d’autres, mais le ramonage a été trop court pour en savoir plus), ce qui fait de moi une star télévisuelle potentielle, et quand je dis star télévisuelle, je dis TF1, pas Direct 8, hein…

Et pas besoin pour moi, d’aller faire le beau à "L’académie des 9" ou aux "Grosses têtes", pas comme certains… Ah, ah, ah, ah, ah! (Rire mégalomane digne du plus vil des méchants jamesbondiens)

Mais je m’égare.

Donc, Sim. Il faut l’avoir vu dans "Elle boit pas, elle fume pas, elle drague pas… mais elle cause!", le meilleur film réalisé par Audiard (Michel, le dialoguiste, pas son fils Jacques, bien meilleur réalisateur que son père). Il y crève l’écran, et pourtant il n’est pas entouré de demi-portions!

Elle était chouette, sa gueule. C’était d’ailleurs le titre de son autobiographie. Tellement chouette qu’à titre exceptionnel, les trois photos illustrant cet article la contiennent. Vous constaterez donc, au passage, que je ne recule devant aucun sacrifice, et je vous saurai gré de cette brillante constatation.

Seulement il y a un hic. Il crève l’écran en 1970, certes. C’est une star naturelle, certes. Il a un visage qu’on ne peut pas oublier, certes. Mais alors, pourquoi sa carrière cinématographique est-elle aussi pauvre?

Vous me direz que c’est assez normal, en France ou même ailleurs, souvent les comiques font des carrières pourries au cinéma, parce que les réalisateurs de comédies ne savent pas les utiliser. Oui, bon, d’accord, mais quand même, ça n’explique pas tout.

Si vous le voulez bien, nous allons donc essayer de nous poser la question.

Posons, posons…

Pourquoi alors, donc ?

Une première piste nous est donnée par un premier interlocuteur, j’ai nommé Jean-Pierre Mocky. Bonsoir, Jean-Pierre. Vous avez quelque chose à nous dire? Oui, alors attendez, si vous le voulez bien, que j’explique pour les lecteurs qui ne sont peut-être pas tous des spécialistes de Mocky comme moi.

Je me permets d’ailleurs une première digression, en faisant remarquer que j’ai écrit "spécialiste", et non "fan".

Je me permets d’ailleurs une digression dans la digression, en faisant remarquer qu’il est utile, pour le reste de l’article, de prononcer "fan" à la française, c’est-à-dire comme si on parlait d’un faon. Comme Jody le faon. Ce n’est pas un très bon exemple pour ceux qui sont nuls en prononciation, orthographe ou vocabulaire, vu que le aon se prononce an, comme dans taon, ou paon. En fait, on dit "paon!" comme on dirait "pan dans ta gueule!". Et donc…

Ah, on me fait remarquer que ma digression dans la digression est un peu longue, donc on va faire comme si tout le monde avait compris, et on va passer à la suite.

La suite, donc ma première digression, qui disait qu’il y a quelques années, j’ai pu me considérer fan (comme Jody) de Jean-Pierre Mocky, mais que depuis, j’ai évolué, et même si je ne me suis pas changé en cerf (ni en biche), j’ai constaté que quand on le privait vraiment trop de budget, les films de Mocky des années 1990-2000 avaient parfois tendance à flirter avec le Z, donc je me déclare simplement spécialiste, même si je pense toujours que c’est un des plus grands cinéastes français de tous les temps. Nuance, donc, dont vous n’avez probablement rien à cirer, mais bon vous savez ce que c’est, le cirage, c’est…

Ah, on me fait remarquer que ma première digression est un peu longue, et qu’il faudrait que je songe à me calmer sur les digressions. OK, OK…

Donc, en 1977, Jean-Pierre Mocky réalisa "Le roi des bricoleurs", avec Sim. Ce n’était pas Sim le choix initial, mais Louis de Funès. Mais le projet était trop mouvementé pour De Funès, qui était malade, et donc finit par refuser.

Là, je repars dans une deuxième digression. On remarquera en effet que De Funès ne cherchait plus que des films aux tournages "calmes", et on comprend mieux pourquoi "La soupe aux choux" (scénarisé par lui) est un film aussi incroyablement statique, à un point qu’on se croirait chez Manoel de Oliveira ou Marguerite Duras. De là à dire que "La soupe aux choux" est une sorte d’"India song" plouc, il n’y a qu’un pas, que je ne franchirai évidemment pas, non mais pour qui me prenez-vous?

Enfin bref. La production, donc, remplaça De Funès par Sim, se disant sans doute qu’un grimaçant remplacerait bien un autre grimaçant. Mais Sim n’est pas De Funès, et le scénario fut réaménagé. Le résultat fut un échec, et le film fut un bide. Tellement bidesque que je ne l’ai jamais vu, ce qui la fout mal pour un soi-disant spécialiste.

Et donc, que nous dit Jean-Pierre Mocky ? "On a voulu remplacer un nerveux méchant par un bon gentil. Ca a foutu le film par terre."

Ce qui revient à dire que Sim n’aurait pas été convaincant en nerveux méchant. Donc qu’il ne pouvait pas jouer n’importe quoi. Ce qui n’est pas forcément dramatique (un acteur comme Robert de Niro a fait une excellente carrière en jouant quasiment toujours le même rôle), mais peut être un handicap, surtout dans le cinéma comique français. On pourra d’ailleurs, à titre d’exercice intellectuel, comparer avec un habitué de Mocky comme Michel Serrault, nettement plus polyvalent, et à la filmographie largement plus impressionnante que celle de Sim.

Intéressons-nous maintenant à un deuxième exemple, le téléfilm "Les rats de cave" réalisé pour FR3 Dijon par le peu illustre Jean-Claude Morin en 1981, avec Sim, l’immense Romain Bouteille, et les cinq membres de la formation 1981 du groupe Ange. Ca sent le projet un peu pochetron sur les bords, et on a l’impression, à la lecture du pitch (une sombre histoire d’alcool de contrebande), que les scénaristes ont un peu trop forcé sur la riche production viticole bourguignonne. Mais bon, c’est un téléfilm qui existe, même s’il est rarement (enfin, autant dire jamais) diffusé.

Pourquoi s’intéresser à ce téléfilm? Il faut bien dire ce qui y est, tout le monde ou presque s’en fout. Sauf au moins les fans d’Ange (alors là, attention, faut cogiter, et remettre tous les morceaux en place, parce que si vous avez tout suivi, vous aurez le plaisir de voir apparaître un remarquable (mais vaseux) jeu de mots, dont je dois toutefois laisser la paternité à Christian Décamps (leader du groupe en question)).

Etant moi-même fan d’Ange (ah, ah), mais plutôt fan d’Ange tardif (Attention, double jeu de mots vaseux, cette fois de moi-même. Le premier est relativement accessible, le deuxième ne sera compréhensible que par les gastronomes des environs de la porte d’Orléans), j’aurais bien aimé le voir ce film, mais non, ce qui la fout mal pour un soi-disant fan (et même neuf (bon, là, j’avoue que ça devient un peu tiré par les cheveux)). Sachez que j’en suis fort marri, mais la faute en incombe aux programmateurs de France Télévisions qui ne jugent probablement pas indispensable une rediffusion de cette oeuvre immémoriale.

Mais il y a quand même des gens qui l’ont vu, ce fond de tiroir, et certains vont même jusqu’à déclarer que Sim aurait trouvé là le rôle de sa vie. Oui, vous avez bien lu, le rôle de sa vie.

Et nous arrivons donc au deuxième point de ma démonstration. Non seulement Sim ne pouvait pas jouer tous les rôles, mais quand il trouvait enfin un rôle à sa mesure, c’était dans un téléfilm de FR3 Dijon, destiné à ne jamais (ou presque) sortir de son placard. Vous voyez le topo?

Autrement dit, Sim a vraiment géré sa carrière cinématographique comme un manche, à moins, tout simplement, qu’il n’ait jamais cherché à gérer.

Et après tout, c’est peut-être aussi ça, ce qui fait son succès. Cet air de ne rien en avoir à foutre. Ce côté "je ne gère pas, je m’en fous, je me contente de m’amuser et d’amuser les autres". On pourrait même dire que ça lui conférait une certaine aura.

Et c’est toujours mieux que ces blaireaux qui la ramènent avec leur ramoneur, alors qu’en plus, un ramoneur utilise assez peu un blaireau, sauf quand il se rase.

Et Sim n’a jamais rasé personne.

 

 

 

Or, donc, Sim est mort le 6 septembre 2009.

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