Et puis Robert m’a proposé de me fournir en héro, en faisant l’intermédiaire avec ses amis marseillais… Ca me plaisait pas trop, instinctivement j’ai jamais aimé le milieu marseillais ou « sudiste »… trop de roulades, de cinéma, pour moi… ça me gonfle vachement les mecs qui se construisent un personnage… et puis autant en amitié les gens du sud je les aime bien, autant en affaires ils me font chier…
C’est des mecs faits pour la rigolade, pour l’amitié, pour la fête… mais pour le boulot c’est différent… Les gens dont la parole est approximative ça m’horripile… Le gus qui te dit je serai là dans une heure et qu’arrive comme une fleur quatre heures plus tard ça me met dans une putain de rage… d’autant plus qu’en général il t’invente toujours une bonne excuse, qu’il lui est toujours arrivé un truc extraordinaire, un impondérable qui est censé tout pardonner… Ca c’est un comportement insupportable dans le milieu de la came… tous ces gens qui te promènent, qui jurent et qui tiennent pas !
C’est pourtant pas très compliqué de fermer sa gueule, de dire « je sais pas, je fais au mieux… » non dans ce bize, y’a une espèce de malédiction… les lascars te promettent toujours des trucs qu’ils ont pas mais qu’ils sont sûrs d’avoir… sauf que comme tout le monde le fait, ben à l’arrivée, il suffit que ça bloque à un niveau pour que tout le monde mente… Et puis je sais pas ce qui se passe, mais plus tu descends vers le sud, plus les horloges tournent lentement… ça aussi c’est un grand mystère ! Quand t’arrives chez les Africains, là y’a plus qu’à rigoler… le nombre de fois ou des mecs m’ont dit « je suis là dans dix minutes » et sont arrivés deux ou trois jours après, je compte même plus ! Quand un Africain te dit « j’arrive » ça veut dire qu’il devrait bientôt se mettre en route… « tout à l’heure » ça peut vouloir dire indifféremment dans une heure ou une semaine…
Au début, je me suis mis dans des colères que tu imagines même pas, j’ai hurlé cogné, menacé… rien n’y a fait… J’ai fini par comprendre que c’était culturel, qu’il n’y avait rien à faire, que les mots n’avaient pas le même sens et que se mettre en pétard ne servait à rien… Et pourtant ça veut pas dire qu’y ait pas chez eux des mecs vachement sérieux et respectables, c’est juste qu’ils ne pensent pas comme nous, ou qu’on pense pas comme eux, peu importe… Un des mecs les plus droits et les plus courageux que j’ai connus, c’était un Marocain… Lui il avait un sens de la parole et de l’honneur extraordinaire… et un courage ! Il s’appelait Momo, c’est pas très original… mais des lascars comme lui je te jure que j’en ai pas connu beaucoup…
C’est, Alain, un autre pote, qui me l’avait présenté… C’était un sacré numéro mon copain Alain, un petit feuj gentil et drôle comme tout… pas du tout le feuj sentier, fils à papa et puant… non un petit lascar, un embrouilleur malin et drôle… c’était un monte en l’air, un cambrioleur, agile comme une anguille et toujours fourré avec de superbes gonzesses qu’il attrapait avec un baratin et une assurance incroyables… Je l’avais connu à Fleury et on était restés assez potes pour se revoir dehors, ce qui est rare parce que les amitiés de prison, ce sont des amitiés un peu « forcées », t’as pas le choix, tu vis dans la même cellule qu’un mec et t’es bien obligé de faire avec. On avait fait quelques affaires ensemble et on s’appréciait bien, et puis un jour, il m’a présenté son meilleur pote Momo… Lui aussi je l’ai vite aimé ce mec là, il frimait pas mais y’avait quelque chose dans ses yeux, une détermination, une dureté qui faisait comme un signal d’alarme… ça clignotait « danger » dans ses prunelles quand il était en colère… En plus il soutenait financièrement tout seul, sa mère femme de ménage et ses deux soeurs lycéennes… Tout le pognon qu’il rentrait, malhonnêtement c’est vrai, mais sans faire de « saloperies », c’était pour sa famille… il gardait rien pour lui, ne s’autorisait aucun plaisir un peu dispendieux, ne s’achetait rien… il donnait tout aux siens et avait une discipline de vie proche de l’ascèse… et pas la 16 de Kronembourg couillon !
Un jour , j’ai eu l’occasion de voir comme il était gonflé… Alain avait des problèmes avec un autre voyou, Saïd, pour des raisons que j’ai jamais vraiment connues… en tout cas, un soir on était tous les trois avec Alain et Momo quand on tombe sur le lascar en question qui apostrophe violemment mon pote et lui réclame de l’argent… avec Momo on n’était pas à l’aise parce qu’on connaissait pas l’histoire et qu’on pouvait donc pas se mêler, d’autant plus qu’on savait bien qu’Alain pouvait parfois être un peu indélicat… Et puis le ton monte tellement dans la rue, que pour pas trop se faire remarquer, on descend tous dans un parking souterrain…
Je vois bien que le Saïd est vachement sûr de lui bien qu’on soit trois, et je me doute qu’il doit être armé… mais bon, quand faut y aller, faut y aller, et je cherche l’occasion de sauter sur le mec pour lui ôter son calibre avant qu’il le sorte, mais y’a rien à faire, il est assez malin pour se tenir à distance… et comme je le prévoyais, une fois qu’on est en bas, sans témoins, Saïd sort un flingue et nous braque, en disant à Alain qu’il le « met à l’amende » de sa voiture, un belle BMW, et lui réclame les clés… Franchement j’étais pas fier… d’autant plus que le Saïd avait la réputation d’être dangereux et que je le savais capable d’allumer tout le monde…
Alain essaie un peu de discuter, mais sent bien que ça sert à rien et s’apprête à filer les clés de sa caisse… Et à ce moment je vois le Momo qui devient blanc de rage et s’avance vers le mec en lui disant « toi l’enculé je vais te faire manger ton flingue »… Saïd le braque et comme l’autre avance toujours, il tire une bastos par terre… Momo se laisse pas impressionner et continue à avancer avec autant de détermination… Moi du coup je me mets en branle pour prendre le Saïd en tenaille avec Momo. L’autre voit le danger et du coup, ça a pas manqué il tire une valda qui explose le genou de Momo ! Putain, ça refroidit quand ton pote s’en mange une devant toi… que tu le vois tomber et qu’y a une putain de marre de sang qui coule sous lui ! Ca bouillonnait dans son pantalon ! Avec la situation qui est en train de partir carrément en couille Alain file ses clés et pendant ce temps, Momo au sol avec sa jambe en miettes hurle comme un dingue « lui donne pas les clés à cet enculé… je t’interdis de les filer à ce pédé… nique lui sa gueule ! ». J’ai jamais vu autant de haine et de courage chez un mec, qui même à terre, blessé, en train de se vider de son sang, refusait de s’écraser… Un lion le Momo !
Bon, à l’arrivée, le Saïd est reparti avec les clés et la voiture et moi je suis resté avec Momo pour lui faire un garrot sur la jambe pendant qu’Alain filait chercher des secours… Le temps que les pompiers arrivent, Momo s’est pas plaint une seule fois… il a juste juré sans cesse qu’il tuerait Saïd… Huit mois après il est ressorti de l’hôpital avec une jambe plus courte de cinq centimètres… Et puis Saïd a été assassiné… aspergé d’essence et cramé vivant…
Elle est pas belle la vie ?





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