Résumé des épisodes précédents : Ça y est vous êtes. Ça fait 3 mois que vous êtes là, et ça va…

Le soleil  caresse le réveil difficile de vos voisins de Lavapiés, quartier central et bariolé de Madrid. Les façades sont aussi colorées que leurs habitants. Certains disent que plus de 50 nationalités se partagent ces quelques rues en pente. Dans la rue on s’arrête pour demander des nouvelles du dernier qui vient de changer d’école. L’arbre à palabre s’improvise sous une enseigne brillante et jaune Western Union. Votre épicier sénégalais vous parle du temps où « vous », les français, faisiez travailler son père dans son pays natal. Mais malgré un français parfait et le prix de la sueur versé par les siens, il n’y a que l’Espagne qui a bien voulu de lui sur son sol. Triste France.

lavapiesVotre rue est en pente douce. Elle est partagée par des ateliers d’artistes, plusieurs bars, une épicerie sénégalaise, un restaurant marocain et un bazar chinois. Le quartier se rénove, la mairie n’entend pas laisser ces quelques rues de paradis aux seuls immigrés. Le tourisme mondial réforme les façades, les trottoirs, augmente les loyers de 40% en 2 ans, mais personne ne veut partir. Personne n’est né ici mais tout le monde tient à ce bout de bitume comme à sa terre natale.

Les gamins jouent aux épées en bas de votre fenêtre. Aucune voiture ne passe. Le temps parfois ralentit et même souvent s’arrête. Depuis, vous avez renoncé à changer les piles de votre horloge mural. Le temps vous oubliera peut-être.

Comme tous ces migrants, vous avez trouvé en Espagne une terre d’accueil bienveillante où personne ne sait qui vous avez été ni ce que vous avez laissé derrière vous. Vous êtes arrivé, il y a 3 mois dans ce décor chaotique. Pour la première fois de votre vie, vous êtes adapté au désordre qui vous entoure. Vous êtes ces façades, ces immigrés, ces trottoirs sales, ces graffitis et ces enfants qui jouent.

Nat aurait aimé vivre ici. Elle aurait fait ses courses chez ce marchand de légume pakistanais, peut-être même aurait-elle acheter un Sari comme porte cette femme qui attrape quelques fruits sur l’étalage. Vous l’auriez ensuite emmené dans ce bar que Guillaume et Nico ont racheté il y a 2 mois. Vous y bossez en extra tous les soirs de la semaine. Tous les jours on s’y parle, on s’y raconte sa journée, on s’y rencontre, on s’y plaît puis on s’y abandonne quelques heures plus tard en jurant qu’on y reviendra plus, pour finalement s’y revoir le lendemain.

Vous auriez aimé pouvoir vous adapter à ce monde auquel on vous avait préparé. Vos études, vos amis, votre famille, tout avait été patiemment organisé pour que le modèle social et endogame se reproduise sans même avoir à y penser. Quand Papa est mort, le charme s’est rompu et rien n’a résisté.

Nat, j’espère que tu es heureuse là où tu es. Cette lettre te parviendra un jour j’espère. Tu y liras que je t’ai emmené avec moi, tu y es présente comme un ange qui veille sur moi. La mort de Papa a bouleversé un équilibre précaire. J’ai été heureux avec toi. Peut-être même as-tu été le seul bonheur de ma vie mais le monde était entrain de m’emporter avec lui, de m’aspirer vers un nihilisme qui n’était pas le mien.

Il y a des choses qu’il va falloir inventer, qu’il va falloir simplifier, qu’il va falloir expliquer dans ma tête. C’est le jeu. Mais écrire l’histoire de mon échappée belle je te le dois. Les autres, vous comprendrez peut-être que c’est difficile de s’arracher au monde, que les choses se rebellent, que rien n’est aisé, que la liberté se mérite. Le monde se venge quand vous tentez de lui échapper. La mort de Papa a tout changé. Rester c’est mourir, partir c’est survivre.

Mon amour, si le cœur t’en dit, vas voir sur le www.legrandbazart.com, tu t’y reconnaîtras.

FIN.

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