4/ Le français 

Pour te faire réviser ton bac, mon ami djeunz, je me suis soumise à une éthique à Nicomaque (c’est le frère d’Andromaque) très rigoureuse.

J’ai décidé d’être objective et de ne point prendre parti entre les différentes matières à préparer…

Je ne te dirai donc pas que le français est la plus noble matière qui soit, que sans français, sans langage, tu ne serais même pas foutu de faire tes ridicules petites démonstrations de maths, d’expliquer l’anatomie de la patte de lapin-nain tout juste disséqué ou encore de faire tes exposés minables de capitalisme économique. Non, je ne dirai pas ça car, à mes yeux, le noble lettreux avec sa libre chevelure flottant au vent, le petit matheux boutonneux sur son ordi et le crétin d’économiste en train de lire Challenges sont tous égaux !

C’est pour cela que dans cette chronique, j’ai décidé de m’adresser aux élèves vraiment minables en français, ceux qui ne savent pas écrire une phrase autrement qu’en langage sms, ceux qui n’ont jamais dépassé la page 10 du premier tome d’Harry Potter.  

1/ Le sens de la nuance

On le sait, ami djeunz; le français ça te fait chier et tu penses que ça sert à rien. Néanmoins, tu dois apprendre le sens de la nuance pour obtenir une note un petit peu correcte en français… Autrement dit, tu dois apprendre l’hypocrisie !

Prenons comme cobaye le début d’un poème de Ponge; L’huître :

 "L’huître, de la grosseur d’un galet moyen, est d’une
apparence plus rugueuse, d’une couleur moins unie,
brillamment blanchâtre. C’est un monde opiniâtrement clos.
Pourtant on peut l’ouvrir : il faut alors la tenir au creux d’un
torchon, se servir d’un couteau ébréché et peu franc, s’y
reprendre à plusieurs fois. Les doigts curieux s’y coupent, s’y
cassent les ongles : c’est un travail grossier. Les coups qu’on
lui porte marquent son enveloppe de ronds blancs, d’une sorte
de halos."

a/ Là, ton premier réflexe est d’écrire "Mais kestu me parles d’un mollusque dégueu hé bouffon ! T’as jamais vu la mer ou quoi ? Putain, enfonce-toi ton huître et ton couteau dans la gorge et arrête de nous gonfler avec tes conneries."

Premier réflexe bien compréhensible il est vrai mais qui ne satisfera pas ton prof-correcteur. En effet, quand on te colle un texte au bac, c’est pas écrit par le premier venu mais par un type que les littéraires considèrent comme un "grantécrivain". Et toi, toi avec tes dix-sept ans et toutes tes dents, tu n’es pas un grand écrivain; à peine un petit merdeux! Et t’auras beau gueuler, ton avis il comptera pour du beurre face à l’autre con de grand écrivain qui est respecté de tous.
Ta seule solution est donc de surmonter ton dégoût et de tenter de saisir l’originalité et la beauté du texte que l’on t’a soumis. 

b/ Deuxième tentative, nuance ton propos : "Dans ce merveilleux poème de Ponge, le génial auteur est le premier à remarquer la beauté de l’huître. Ses lèvres purpurines, son galbe parfait, ses reflets nacrés n’échappent pas au talentueux Ponge. Mais, pareille à une femme, l’huître ne se laisse pas aisément apprivoiser: on doit s’acharner au couteau sur elle…Comme avec les gonzesses!
Sauf que l’huître est bien plus belle et ce poème magnifique permet de rendre toute sa sensualité primitive encore plus sensible."

Ok, ami djeunz, j’apprécie ta tentative, c’est pas mal…mais bon, on a dit hypocrite, on a pas dit "lèche-scrotum jusqu’aux intestins"! Tu dois nuancer ta nuance dans l’autre sens et rendre ta flatterie moins flagrante !

c/ Troisième essai : "Dans ses poèmes, Ponge tente de nous dévoiler la beauté des choses, tentative originale s’il en est. Avec "L’huître", la qualité esthétique passe avant la vertu gustative. En tant que "monde clos", l’huître devient un microcosme magnifié par le mystère lié à la clôture et aux difficiles tentatives d’ouverture"…Blabla

Voilà une amorce intéressante et (faussement) intéressée; c’est très bien, tu progresses, djeunz!

2/ Quelques petits réflexes à modifier

- Quand Montaigne parle de ses "coliques", ça ne veut pas dire qu’il a la chiasse mais juste qu’il a des calculs rhénaux.

- Evite de dire que Chateaubriand est un "gros mytho", remplace "gros mytho" par "légère tendance à l’exagération".
- N’écris pas que Rousseau était un "connard égocentrique abandonneur d’enfants et donneur de leçons". Remplace par "Rousseau, cet écrivain d’une grande sensibilité". Moi j’ai failli faire pleurer ma prof de français en seconde quand j’ai évoqué l’abandon d’enfants…

- Non, Victor Hugo n’a pas joué dans la comédie musicale Notre Dame de Paris!!

- Evite de traiter Proust de "sale pédé"; on n’a pas forcément besoin d’évoquer dans ses copies la vie sexuelle des auteurs que l’on étudie… (de même, pas besoin de dire que Duras était une vieille alcoolo nymphomane..Enfin, dis-le si ça te fait plaisir, elle m’énerve trop Duras!).

 - Oui, tout le monde sait que Sartre était moche et qu’il louchait. Mais on n’est pas obligé d’écrire "Sartre écrivait comme un con parce qu’il avait pas les yeux en face des trous"!    

3/ Les feintes

Quand on est trop niais pour nuancer, il ne nous reste plus qu’à cacher qu’on est niais à l’aide de feintes. En voici quelques unes :

a/ Tu apprends cinq mots compliqués avec leur définition et tu essaies de les recaser. Exemple: anacoluthe, antithétique, tardigrade, métaphore filée, zeugma.
Pour le tardigrade, je sais pas comment tu vas te démerder à le caser dans ta copie de français…Mais bon, c’est ton problème!

b/ Quand tu n’es pas sûr de l’orthographe d’un mot, tu le remplaces par un synonyme moins compliqué ou une périphrase. Exemple: tu ne sais plus écrire "litote"; tu t’en sors en disant "c’est le truc que quand tu veux dire "je t’aime" tu dis plutôt "je ne te hais point" pour pas que ta meuf elle te prenne pour un faible"…Mouais, essaie quand même de te souvenir de l’orthographe de "litote": y’a même pas de piège, hé crétin!

c/ La méthode Hélène (nommée ainsi en l’honneur de son inventeuse, qui se reconnaîtra). La fameuse méthode Hélène consiste à créer de toutes pièces un fameux critique polonais qui n’existe pas pour le placer de manière judicieuse dans sa copie. De préférence, invente-le avec plein de "z" et de "y" dans son nom: ça fera plus sérieux.
Exemple: "Comme le disait le fameux critique polonais Vahid Zlavsosky, Sartre n’aimait pas les huîtres".

Imagine la tête de ton prof correcteur quand il verra que toi tu connais un fameux critique que lui il connait même pas! Gêné, honteux, il se hâtera de te mettre un 17 pour pas avoir l’air bête!

Allez mon djeunz, suis ces conseils et tu t’en sortira dignement !

Sinon, essaie de te mettre un peu à lire: tu verras, même des vieux macchabées peuvent écrire des trucs sympas!

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