Résumé des épisodes précédents : Papa est réapparu et est mort peu de temps après. Vous commencez à sentir quelques fourmis dans les jambes…

 Nat est atteinte de célébrationisme, c’est-à-dire de cette maladie génétique qui consiste en une obsession pour les célébrations en tous genres. Aujourd’hui vous fêtez votre 4ème anniversaire. Il y a quelques mois, vous aviez essayé de synchroniser votre calendrier conjugal avec le sien. Fallait-il comptabiliser le premier rendez-vous, le premier baiser, le premier rapport sexuel, le deuxième rendez-vous, le deuxième baiser, le deuxième rapport sexuel, le premier week-end à la campagne, le premier dîner chez son père ?

Il y a trois mois Papa abandonna la terre des mortels et curieusement, votre anniversaire conjugal est tombé lui aussi un 14 cette année. Vous ne relevez pas, la pudeur a ses limites.
Nat prépare le dîner. Vous faites preuve de bonne volonté en dressant une nappe propre et en préparant quelques bougies parfumées.
- Tu sais que mon cousin Denis part rejoindre sa nana à Rio ? demande-t-elle entre deux coups de mixeur.
Ces bougies sont un cadeau de Noël de sa mère. Les mêmes qu’à Noël précédent d’ailleurs.
- Non, mais c’est vrai qu’il m’avait déjà parlé d’elle. Il l’a rencontré dans le bar où il travaille ou quelque chose comme ça…
- Oui c’est ça , sauf que la nana en question a un gamin et un mec. De toute façon Denis a toujours fait n’importe quoi. Tu te rends compte qu’il est quand même diplômé de Sciences-Po Paris ? Et il part comme ça sur un coup de tête, c’est vraiment n’importe quoi.
Elle semble désespérée pour lui et passe maintenant au plateau de charcuterie.
- Moi je trouve ça plutôt marrant d’envoyer tout promener. Comme si Sciences-Po Paris te condamnait à t’intégrer au système et à mener une vie de merde pendant toute ta vie.
- Parce que tu penses qu’aller de l’autre côté du monde juste parce que tu n’as pas envie de travailler comme les autres c’est mieux ?
Le plateau est prêt. Le gazpacho de légumes aussi. Elle pose tout sur la table.
- Je ne pense rien, je…
Elle tente d’allumer la mèche des bougies, mais le feu ne prend pas. Elle s’énerve.
- Non toi tu ne penses jamais rien, d’ailleurs. C’est ton truc ça. Ne rien dire, juste te plaindre.
- Je ne me plains pas je dis simplement qu’il n’y a rien de déshonorant à tenter une aventure ailleurs et à prendre des risques.
- Parce que toi tu en prends des risques à la BNP ? Tu me fais bien rire avec tes grands principes.
Son œil se fait plus noir. Les bougies ne s’allumeront jamais.
- Non mais justement, je vais bientôt en prendre des risques, assénez-vous, mystérieux.
- Ah ouais, Monsieur-Victor-le-trouillard va prendre des risques ?, persifle-t-elle. On aura tout vu ! ricane-t-elle, fière de son audace.
Vous partez dans la chambre puis revenez dans le salon. Le gazpacho se réchauffe, la charcuterie commence à suer mais il n’y a plus rien à célébrer.
- Tu vois ça ? vous lui tendez dans les mains un accusé de réception. Eh bien c’est ma lettre de démission.
Elle regarde le papillon rose qui tombe sur le tapis.
- Et ça c’est une lettre que je t’ai écrite pour t’expliquer pourquoi je te quittais.
Elle sourit un peu moins et semble interloquée par votre mise en scène.
- Mais de quoi parles-tu Victor ? Tu es en surchauffe. Tu traverse une période difficile, tu devrais te reposer un peu.
C’en est trop. Vous ne l’aimez plus depuis longtemps. Il va bien falloir lui dire et qu’elle le comprenne.
- Nat ?
- Oui. Son ton a baissé, sa voix est redevenue douce.
- Je ne t’aime plus. Je suis désolé.
Elle s’effondre sur une chaise. Elle ne pleure pas encore et se verse un verre de martini blanc sans glace qu’elle boit en une gorgée. Vous lui attrapez la main, elle se retire brusquement.
- Tu peux pas me faire ça Victor… Ses yeux sont rouges, sa voix se voile. C’est ta mère c’est ça hein ? Je le savais, de toute façon elle ne m’a jamais supportée. Moi non plus d’ailleurs…
- Non Nat ça n’a rien à voir avec ma mère.
Elle pleure de rage.
- C’est quoi alors ? crie-t-elle. C’est l’histoire avec ton père, n’est-ce-pas?
Vous ne répondez rien. Elle sait déjà tout.
- Tu veux faire comme ton papa ? Planter tout le monde et aller vivre ta vie d’enfant gâté sans personne pour te rappeler tes responsabilités ? Eh bien barre-toi, tu mérites de finir comme lui, sans personne à son enterrement si ce n’est son pseudo-fils dont il a découvert l’existence une semaine avant de mourir.

Vous ne pouvez pas lui dire qu’avant tout cela vous ne l’aimiez déjà plus, qu’il y a longtemps que vous auriez dû la quitter. Mais il y eut l’arrivée puis la mort de Papa. Sa présence vous a soulagé, c’est elle qui s’occupa des formalités et de l’organisation des obsèques. Tout était de votre faute. Vous auriez dû avoir la force de la maintenir en dehors mais c’était impossible. Maintenant c’est trop tard, alors tout est plus monstrueux.

Elle a disparu dans la chambre. Vous la trouvez, remplissant une valise.
- Ce n’est pas à toi de partir Nat, c’est à moi.
 Elle pleure. Elle n’est pas hystérique, juste déterminée.
- Non c’est moi qui m’en vais Victor, En plus je ne supportais plus cet appartement. Démerde-toi sans moi maintenant. Je te souhaite de ne jamais vivre ça.
Elle ferme sa valise.
- Tout le reste, tu peux le jeter. Elle s’interrompt. Tu sais Victor, nous deux j’y ai vraiment cru.
Son portable sonne.
-Je dois y aller, on m’attend.
- Tu vas où ? il est 22h30…
- Ce n’est plus ton problème.
Elle vous bouscule le bras en passant le seuil de la chambre. Elle ouvre la porte d’entrée.
- Si tu tiens à le savoir, je vais chez Philippe.
- Le prof de kayak ?
- Il est prof d’EPS ! hurle-t-elle sur le palier de la porte. Mais lui au moins il m’a fait l’amour ces 3 derniers mois !

La porte claque. Nat est partie. C’est fini.
 

À SUIVRE…

A lire aussi dans le même genre...